C’est l’histoire d’un gamin de 11 ans qui vit dans un quartier défavorisé de Phnom Penh. Histoire malheureusement trop banale au Cambodge de ces enfants qui accumulent les coups de malchance.
Son père décède électrocuté il y a 3 ans. Pour des raisons inexpliquées, sa mère décide de partir quelques mois plus tard laissant Dina et son petit frère alors âgé de 2 ans à leur grand-mère.
Dina affiche une mine triste. On le serait à moins. A 11 ans, il doit vivre dans un ridicule petit local en mur contreplaqué offrant un maigre espace de vie ne dépassant pas les 4 m². Cette cahute aux allures de poulailler se situe à l’intérieur d’un bâtiment insalubre normalement réservé aux familles de soldats de l’armée cambodgienne. On pourrait croire que c’est un bâtiment désaffecté où le béton et l’ennui côtoient la tristesse et la précarité d’un lieu dont on dit qu’il sera prochainement voué à la destruction. Oui mais quand ? Personne ne peut le dire à ce jour.
On a vite fait le tour de la « maison » de Dina. Une paillasse où il dort avec sa grand-mère et son petit frère Kakada occupe la moitié du logement. Une couverture et des coussins troués posés sur une natte en piteux état ne semblent guère respirer le frais. La moustiquaire suspendue au dessus fait peine à voir. Les 2 m² restants servent à entreposer quelques ustensiles de cuisine, une balayette, deux sacs de jute, une bougie avec laquelle Dina s’éclaire péniblement pour faire ses devoirs, par terre. On a du mal à s’imaginer que l’on puisse vivre décemment – le terme survivre serait plus approprié – dans un lieu aussi sombre et lugubre. Il n’y a pas d’électricité, encore moins de point d’eau. Pas de loyer non plus. On s’étonnerait à peine de constater que rats et cafards sont les colocataires presque inévitables et familiers d’un endroit dont chaque cm² est une revers cinglant pour ne pas dire une insulte aux droits de l’enfant.
Mais qui s’en soucie vraiment ?
Avec l’aide de Tinath, professeur d’anglais à Taramana qui me sert d’interprète, j’écoute le récit de la vie de Dina. Difficile de rester insensible à une telle histoire. Je griffonne des notes sur un petit calepin, histoire de détourner le regard de Dina du mien qui devient flou. A mesure qu’il évoque son passé, encouragé par les questions de Tinath, sa mine s’obscurcit et quelques larmes coulent de ses joues. J’ai envie de couper court à cette interview difficile qui vire à l’insupportable, Dina semblant toutefois décidé à aller jusqu’au bout de l’évocation de son passé douloureux. Je pense que cela doit lui faire du bien de parler et de se confier. Il ne doit pas avoir beaucoup d’occasions de le faire.
Je ne peux m’empêcher de penser, avec un soupçon de honte, d’avoir eu autant de chances dans ma vie même si je donne l’impression de toujours me plaindre. A 11 ans, le gamin qui se retrouve devant moi n’a plus ses parents, ne pèse apparemment pas bien lourd, vit à 3 dans un trou à rat, ne sait pas s’il pourra manger ce soir, doit ramener de l’argent tous les jours pour nourrir sa grand-mère et son petit frère et doit accessoirement payer sa scolarité au jour le jour puisqu’au Cambodge l’école n’est pas gratuite. L’accès aux soins non plus. La visite chez le docteur est hors de prix et à quoi cela servirait-il puisqu’il n’y aurait pas d’argent pour se procurer les médicaments. Ou alors de mauvaises copies chinoises ou coréennes, certes peu coûteuses mais totalement inefficaces quand elles ne sont pas toxiques. Je dois me contenir pour ne pas laisser entrevoir une vague d’émotion qui me gagne, partagé entre la peine et la colère. Toute cette injustice est révoltante.
Avec l’accord de Dina, je me propose de réaliser un film documentaire sur sa vie. Il faut témoigner de cette histoire auprès des enfants en France. Des enfants et des adultes aussi. Les statuts de Taramana ont fixé la sensibilisation comme le deuxième objectif principal après le programme de parrainage des enfants en difficulté. Bien sûr, priorité est donnée à ce que l’on intègre très rapidement Dina et Kakada dans ce programme.
Dans le deuxième partie de ce témoignage, je vous raconterai la journée type de ce gamin de 11 ans. Sans vouloir tomber dans le misérabilisme, il me parait capital de montrer la réalité du quotidien d’un enfant projeté adulte ou chef de famille sans qu’il en ait eu vraiment le choix.
Il faut garder une certaine distance avec toutes ces histoires de ces enfants démunis, déshérités ou pire, maltraités, violés ou torturés.
De là à dire qu’on en sort indemne ? L’injustice vous frappe au visage avec une force inouïe qui fait que vous n’êtes plus comme avant. Je ne suis plus comme avant. Dois-je pourtant me résigner à vivre comme un acteur d’une société de consommation dans laquelle je ne me reconnais plus ? Je connais mes limites même si je me dis que je pourrais toujours en faire un peu plus. Trouver la frontière encore mal délimitée dans ma tête entre vivre à l’occidentale et faire un maximum pour que des gamins comme Dina retrouvent le chemin de l’enfance. Dois-je éprouver de la honte en ayant dépensé quelques dizaines d’euros lors de mon dernier repas au restaurant en France quand Dina doit travailler pendant au moins 3 mois non stop à ramasser les bouteilles plastiques et les canettes en aluminium pour gagner la même somme d’argent ? Je n’ai plus envie d’aller au restaurant à ce prix là.
A Cannes, certaines fortunes dépensent 30 000 euros la nuitée dans des palaces dorés. Service compris !
Révoltant ? Je ne me sens déjà pas très à l’aise de dépenser 10 dollars la nuit dans une guest house à Phnom Penh.
Le monde est ainsi fait. On peut le faire changer. Vive l’utopie, place à l’action.
A suivre…
J.D
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