Depuis 8 ans que je viens régulièrement au Cambodge, je me dis avoir tout vu et tout entendu. Et ben non, mesdames et messieurs : au Cambodge, TOUT est possible.
Voici un exemple de plus.
J’avais repoussé mon départ de Phnom Penh pour la France fin juin afin d’accueillir 5 étudiants en 3ème année de médecine du Kremlin Bicêtre venus proposer leurs services à la cause des enfants de Taramana.. Il n’aurait pas été sympathique de les laisser se dépatouiller tous seuls les premiers jours dans une ville comme Phnom Penh qui demande un minimum de prise en charge et de conseils si je ne voulais pas les voir repartir 48 heures après avoir posé le pied sur le sol cambodgien.
Composé de 4 filles pour un garçon, le groupe avait des allures de Club des Cinq. Fougueux, impétueux et gonflés à bloc pour donner le meilleur d’eux-mêmes, ils allaient vite se rendre compte que Phnom Penh, ce n’est pas Paris et qu’on ne fait pas ce qu’on veut avec le staff khmer certes très gentil, mais à mille lieux de notre sens de l’organisation à la française.
Le bilan de leur action sur un mois mérite toutefois un réel coup de chapeau car ils sont arrivés à sensibiliser les enfants sur les MST, revoir les règles d’hygiène surtout dentaire, et renforcer l’animation dans le quartier de Boeng Salang où la majorité des enfants parrainés demeurent.
Mais les estomacs parisiens ne sont pas tous préparés aux miasmes des arrière-cuisines des restaurants de Phnom Penh. J’avais déposé le Club des 5 au Golden Fish River, agréable petit restaurant au bord du Tonlé Sap où on sert un succulent amok, poisson cuit dans des feuilles de bananier.
Il est 4h00 du matin. On tambourine à ma chambre à la Rega Guest house où je réside. Je suis invité à me rendre au chevet du pauvre Clément qui vomit tripes et boyaux dans sa chambre d’hôtel basé à deux pas. Le diagnostic est vite vu : il fait une toxi-infection alimentaire probablement à staphylocoque doré. Un autre diagnostic est fait : le cuisinier du Golden souffre d’un petit panaris au doigt qui a dû baigner dans le poisson du amok…Toujours est-il que je n’ai pas les injectables sous la main pour soulager ce pauvre Clément qui fait peine à voir.
Décision est alors prise de se rendre aux Urgences de l’hôpital d’en face pour « piquouze » salutaire.
Il est à peine 5 heures, avec un peu de chance, il n’y aura pas trop de monde et on sera plus vite recouché.
Mauvaise pioche : le service est rempli. Je lance un rapide un coup d’œil général autour de moi : des fractures de jambe ouvertes, du polytraumatisé avec contusions multiples suite à un probable accident de moto, une dame en insuffisance respiratoire aigue intubée ventilée. Mes yeux s’arrêtent sur des clignotants qui s’allument de partout avec cette même dame à la peau un peu trop bleutée à mon goût me faisant penser qu’il y avait un petit souci avec le réglage de la machine. Quatre autres personnes dont deux adolescents gisent sur leur lit en attendant que quelqu’un vienne s’occuper d’eux. On ne peut pas dire qu’il y ait une grande effervescence car je ne vois aucun médecin s’affairer autour des patients. Pas plus d’infirmière d’ailleurs. Je ne suis pas habilité à intervenir. Les proches des malades attendent dans le plus grand silence, sans broncher, sans se rendre vraiment compte de ce qui se passe autour d’eux. En France, si cela devait se passer de la sorte aux Urgences, au mieux, les licences de médecin seraient suspendues, au pire, les kalachnikov seraient de sortie, brandies par les familles.
Après 3 minutes d’attente, je commence à me dire qu’on est là pour la journée au rythme où vont les choses. N’étant pas à ma première visite dans cette pièce, j’avais repéré l’armoire à injectables. Pour soulager Clément, il me faut récupérer deux produits : un antispasmodique et un antivomitif. J’arrive à distinguer à travers l’armoire en verre de la pharmacie la boite de Spasfon° et de Primperan°. Après 3 bâillements successifs et ne voyant toujours pas arriver la moindre blouse blanche, je me hasarde à me rapprocher d’une dame en blouse bleue avachie dans son fauteuil dont je ne sais toujours pas si elle est infirmière ou aide soignante.
Avec mon plus beau sourire et deux ou trois phrases baragouinant français, anglais et khmer dans une soupe dont j’ai le seul le secret, j’obtiens la permission de prendre les 2 ampoules injectables qu’il me faut. La dame me donne même une seringue et une aiguille stérile. Me voilà donc à préparer devant les yeux médusés des familles des blessés l’injection pour Clément. En deux temps, trois mouvements, je me retrouve à pratiquer une intramusculaire lorsque surgit d’on ne sait où le médecin de garde des Urgences. Même pas surpris de faire son boulot sans qu’il eût donné son accord préalable. Je vais le saluer en suivant, et expliquer le pourquoi du comment. En France, on m’aurait expulsé manu militari sans aucune autre forme de procès. Ici, le médecin de garde m’a remercié et m’a fait signe que « c’est cadeau ».
10 minutes à peine après avoir franchi le seuil des Urgences, nous étions sortis et avons pu réintégrer nos pénates.
Après avoir été ramené par un policier en guenilles sur sa moto alors que j’avais de l’eau jusqu’aux genoux (cf « Inondation au Wat Phnom : ça c’est Cambodge »), il n’y a plus grand chose dans ce pays qui soit susceptible de me surprendre. Et pourtant, quelque chose me dit que ce n’est pas fini…
A suivre donc.
J.D
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