Encore une journée comme je les aime…

Publié le par Taramana

Dans un hôpital de Phnom Penh, c’est un peu comme à la Samaritaine, il se passe toujours quelque chose. Je devrais dire que plus rien ne me surprend ou presque. En fait, ce n’est pas tout à fait vrai. Depuis plus de dix ans que je pousse la porte des hôpitaux de la ville, je peux m’attendre à tout.


Récit d’une journée pas comme les autres…


Nous sommes un jeudi, une journée presque ordinaire. La matinée se déroule sans encombre : avec Sam Ol nous rencontrons quelques enfants ayant déserté provisoirement et sans raison les bancs de l’école, puis une mise à jour de quelques dossiers médicaux, et pour finir une heure de calcul mental avec une poignée de gamins à qui il m’amuse de vérifier leur rapidité de calcul surtout concernant la table de multiplication. Le but du jeu : qu’ils puissent, par exemple, répondre à 8 fois 7 aussi rapidement qu’ils peuvent énoncer leur prénom.


A 12h55, c’est l’heure du rassemblement pour le groupe d’enfants qui étudie au Centre Taramana. Fait exceptionnel ce jour là, Vanny, sœur d’une des enfants parrainés qui veut apprendre le français, est à l’heure, en rang comme tout le monde. Je le fais remarquer et cette distinction inopinée lui vaut des applaudissements nourris, qui la gênent quelque peu.


A 15h15, Sam Ol m’invite à aller voir dans le quartier une dame apparemment « pas très bien ». C’est la tante d’une des filleules de Taramana. J’arrête mon activité sur ordinateur pour me rendre à son chevet. Je sais que Sam Ol ne me dérange jamais pour aller voir un petit rhume ou un problème mineur de santé. J’arrive en fait dans la cahute précaire de notre cuisinière au Centre dans laquelle avait pris place la malade. Au premier coup d’œil, je me doute que la partie va être serrée. Son visage est marqué, déshydraté, les yeux creusés et gris, elle peut à peine parler et se mouvoir. Elle git là, à même le sol, entourée par deux grand-mères en à peine meilleure forme, qui tentent de lui faire des massages et de faire fuir mouches et moustiques. J’apprends que cette jeune maman ne mange plus depuis plusieurs jours, boit à peine et se plaint douloureusement du ventre. Un rapide examen clinique me conduit à décider de l’hospitaliser séance tenante. Bien entendu, la décision est sous-tendue par le fait que l’association va prendre en charge tous les frais. A commencer par le transport en ambulance.


Un accord est trouvé avec un hôpital public où elle avait été vue en consultation quelques jours auparavant. Des jolies pilules bleues et vertes avaient été gentiment prescrites en guise de traitement. Avec moins de 7 de tension artérielle, il va falloir autre chose à cette dame que des… Smarties !


Premier épisode délirant : l’arrivée de l’ambulance à l’hôpital. La malade est brancardée et transportée à l’admission pour les papiers administratifs. Et pour une raison que je ne m’explique guère, il a fallu patienter vingt bonnes minutes pour ensuite remettre la patiente dans l’ambulance et faire le tour de l’hôpital pour l’emmener aux Urgences. Je sentais bien que le « bon sens » était parmi nous ce soir et qu’il n’allait pas nous quitter de sitôt. Arrivée du côté hospitalisation, décision est prise de la mettre dans une chambre simple. Pourquoi aller aux Urgences, de toute façon il n’y a plus de place. En France on l’aurait directement envoyée aux soins intensifs en réanimation mais ici … J’avais vu sur le papier d’admission le diagnostic « Cirrhose + Hypertension ». Cirrhose je veux bien mais HTA certainement pas. La pauvre femme accuse presque un choc avec une tension dans les chaussettes. Ne seraient-ils pas capables de la mettre sous médicaments antihypertenseurs en se fiant aux simples données de ce papier ridicule ? Mon souci : la réhydrater et la transfuser sans tarder.


Ma présence semble faire réagir le staff infirmier et médical. On installe la malade sur un lit sans drap et la retrouve quinze minutes plus tard par terre parce que c’est plus frais m’assure t-on. La situation clinique n’est pas folichonne. Je m’empresse de faire un résumé de la situation au médecin de garde qui comprend mais ne parle pas bien le français. Plutôt que de se rendre au chevet de la malade, il fait le tour des quelques éléments du dossier et fait l’état de la poche de médicaments qu’on avait emmené. Au bout de quinze secondes, il me dit sans sourciller : « On ne peut pas faire grand chose de plus pour cette dame ». Incroyable mais vrai. Je crois vaciller en arrière.  Il n’a même pas vu la patiente et il claironne qu’on ne peut rien faire de plus. Encore un de ces champions du monde qui a trouvé son diplôme de médecin dans un paquet Bonux. J’ai deux solutions : je lui vole dans les plumes et je lui fais manger les Smarties avec le plastique ou je la joue subtil et diplomate comme il faudrait toujours l’être au Cambodge. Je n’avais pas très faim, malgré l’heure déjà avancée de la soirée. Il faut dire qu’on avait été nourri de petits poissons fumés offerts de bon cœur par une employée de l’accueil. Je ne sais pas si c’étaient les poissons ou tout ce que je vivais depuis l’après-midi, mais j’avais des relans nauséeux.


Surarmé de patience et de magnanimité, je propose au médecin que l’on discute de ce que l’on peut faire de plus. Et si on la réhydratait ? Et si on la perfusait ? Et si on lui donnait des médicaments contre la douleur ? Et si on lui faisait un vrai bilan ? Et si on lui prévoyait une échographie abdominale pour demain ? Et si on lui transfusait quatre culots globulaires ? C’était mon nouveau jeu : « Et si…? » Apparemment tout redevenait possible alors que tout avait été soi-disant fait. Je faisais en sorte d’enrober mes propositions avec beaucoup de précaution histoire de lui montrer que le chef était toujours le monsieur en blouse bleue qui se tenait devant moi avec son magnifique badge où on pouvait lire : « docteur ». Ce dernier me montre le bilan sanguin qu’il désirait lui prescrire.  « Et vous pensez qu’on pourrait rajouter une CRP, un bilan hépatique, une créatininémie et deux ou trois sérologies ? Ce serait formidable ! » ajoutais-je sans oublier de préciser que nous paierions cash tous les examens prescrits. De toute façon, aucun tube n’est envoyé au laboratoire sans être accompagné du duplicata de la facture réglée.


J’ai l’impression que notre malade a repris quelques couleurs après une heure de perfusion. Cela doit être surtout parce qu’elle arrive à me décrocher un sourire de remerciement. Il faut ponctionner son ventre pour la soulager. Son foie est dans un triste état comme la majorité de ses organes vitaux. Le pronostic est sombre certes mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras et la renvoyer chez elle, avec en guise de consolation, des petits bonbons multicolores.


En attendant la mise en place de tout le traitement et des premiers examens, nous nous retrouvons Sam Ol et moi dans la salle des ambulanciers. Ils nous racontent fièrement la compétition entre les ambulances du public et du privé. C’est hallucinant. Les policiers alertent en premier lieu les ambulances du privé car ils auront une meilleure commission de la part de la clinique privée qui va accueillir les patients. Le paroxysme du sordide me saisit lorsque j’apprends que les policiers confisquent eux-mêmes biens et bijoux des blessés (inanimés ou pas encore) en leur promettant de les rendre ... dans une autre vie. Ce qui est fou c’est que tout le monde s’amuse de la situation sauf moi qui n’en reviens  toujours pas. Et ces mêmes ambulanciers de nous montrer fièrement, photos à l’appui, leurs exploits de ramasser des accidentés de la route avec le ventre ouvert, la tête explosée ; il est temps pour moi de sortir de la pièce.


Finalement, après les premiers soins mis en place, le goutte à goutte opérationnel, nous quittons l’hôpital de fortune. En sortant, j’entends le bip d’un monitoring cardiaque qui n’augure rien de bon. Je veux alerter le médecin de garde mais il semble être parti se reposer. Je suis sidéré de constater la famille autour du malade ne savant pas quoi faire, ne bronchant pas. J’ai insisté pour qu’on dérange à nouveau le médecin car on pouvait craindre d’entendre un bip continu dans quelques minutes si rien n’est fait. J’avais pour ma part largement outrepassé mes fonctions ce soir. Il n’est pas imaginable un seul instant une chose pareille dans un hôpital français.


Il sera malheureusement difficile d’envisager une issue favorable pour cette maman de 28 ans, deux enfants en bas âge dont la dernière a tout juste 7 mois.


Nous quittons l’hôpital vers 23h15. Malgré la fatigue de la journée, le sommeil ne viendra pas vite…


J.D

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Commenter cet article

Anne 29/01/2011 16:21


Il y a tant de choses a faire dans ces hopitaux que c'en est desesperant! Qu'est devenu cette maman? Tout l'aide que vous lui avez apporte a t'il ete sufisant?