La chance au bout du sourire

Publié le par Taramana

Il y a des jours, on serait tenté de penser que certaines personnes ne sont pas tombées dans le chaudron de la chance depuis leur naissance. Le cas de cet adolescent, dont je souhaite évoquer la situation actuelle, en fait malheureusement partie. Pour des raisons évidentes de confidentialité, j’ai intentionnellement changé son prénom et son âge. Ce récit restera vierge de photos.


Vichey est un garçon âgé de 14 ans, vivant dans une petite maison en tôle et en bois dans le bidonville de Boeng Salang. Il ne va plus à l’école depuis l’année dernière. Il a interrompu ses études au niveau 8 (4ème), deux niveaux de plus que son grand frère qui travaille comme serveur dans un bar de Phnom Penh pour un salaire de misère (70 euros/mois). Vichey vit avec sa mère, divorcée, son grand frère, sa petite sœur toujours scolarisée et sa grand-mère maternelle. Le foyer vit avec les revenus du grand frère, le petit commerce de la grand-mère et les maigres bénéfices de la vente de poissons et serpents de la maman. Ils ne doivent pas manger à leur faim tous les jours. Vichey est grand pour son âge et plutôt maigre. Il est plus amateur de musique moderne que d’activités sportives. C’est un adolescent rieur, sociable, parfois même blagueur aux dires de ses amis. Il donne l’apparence d’être bien dans sa peau.


Sa maison est loin d’être bien tenue. Une rampe en dur permet d’accéder à l’unique pièce à vivre. Des petits sachets d’huile, de thé, de sucre et de sel pendouillent de la poutre en attente d’être vendus aux villageois qui, jour après jour, s’approvisionnent  en petites quantités. Le sol est en piteux état ; y apparaissent de nombreux trous faisant le nid des moustiques et des cafards qui se croisent à la nuit tombée, sans déranger les occupants de cet endroit plus que vétuste. Deux moustiquaires et autant de matelas sont entassés pêle-mêle contre le mur. Une télévision d’un autre âge est posée sur un buffet croulant. Une pendule, quelques photos et un miroir cassé représentent les seules décorations. Dans l’espace cuisine attenant à la pièce où toute la famille dort par terre, une caisse avec de vieux poissons séchés dégage une odeur pestilentielle. Cette atmosphère insalubre contraste avec les visages radieux des cinq membres de la famille. Derrière le sourire de façade, la souffrance est toutefois palpable. Comment pourrait-on vivre décemment et respirer la joie de vivre dans des conditions aussi précaires ?

Le père de Vichey est parti depuis bien longtemps. La mère semble ne pas être capable de travailler toute la journée durant, assommée par des breuvages ayant réputation de calmer l’anxiété. Vichey ne semble plus attacher d’importance à l’école. Il préfèrerait entrer dans la vie active, serveur comme son frère, pour gagner quelques sous et pouvoir vivre une certaine autonomie.


Je suis amené à le voir récemment en consultation pour un problème douloureux banal. Le bilan sanguin que je lui pratique revient positif pour une maladie chronique touchant le foie. L’adolescent avait subi une opération chirurgicale au niveau abdominal suite à un accident de motodop. Il avait alors bénéficié d’une transfusion sanguine dans un de ces hôpitaux mouroirs comme il en existe sur Phnom Penh. Je n’ai pas d’autre choix que de convoquer la mère et la grand-mère afin de leur annoncer la terrible nouvelle et leur demander l’autorisation d’en parler à Vichey. Après leur accord tacite, je me demande comment je vais aborder la chose. Le gamin vit à la maison, n’a pas de projet professionnel et je dois lui annoncer qu’il va désormais lutter contre une fichue maladie avec laquelle il lui faut apprendre à vivre. Il est utile également que j’aborde la question d’un éventuel traitement si le virus s’avère actif contre le foie. Et je ne sais même pas si l’association aura les moyens, sur le long terme, de payer les médicaments et le suivi biologique nécessaires.


L’entretien se déroule en présence de l’assistant social, Chantha qui fait office de traducteur et de Julie, infirmière bénévole au Centre pour trois mois. Je suis mal à l’aise pour commencer l‘entretien. Connaissant déjà la situation du gamin,  j’ai l’impression d’être celui qui va définitivement lui enfoncer la tête sous l’eau, celui qui va détruire ses derniers rêves hypothétiques. Je repense furtivement : Taramana, une lueur d’espoir pour les enfants du Cambodge. Comment éviter de souffler le vent glacé qui va éteindre cette lueur dans les yeux de cet adolescent déjà bien mal en point ?

Juste avant de prendre la parole, il me vient une idée. Je vais certes lui dire toute la vérité, rien que la vérité, mais en utilisant des mots simples et en soutenant que Taramana sera toujours là pour le soigner. Je vais insister sur le fait qu’il est parfaitement possible de vivre et travailler en étant porteur du virus. Parfois, une simple surveillance suffit sur de longues années, sans qu’aucune manifestation clinique de la maladie n’apparaisse. Et puis je vais lui proposer de l’aider, avec la participation de Chantha, à trouver un travail comme serveur, puisque l’idée semble lui convenir. Je sais que cette proposition dépasse le cadre de mes attributions, mais je ne peux me résigner à en rester à la simple annonce du diagnostic.


Vichey ne montre aucun signe exprimant de la surprise ou de la stupeur. J’emprunte résolument un ton optimiste et une volonté affirmée de l’aider aussi bien sur le plan médical que dans son quotidien morne. La semaine prochaine, Vichey ira faire sa prise de sang avec Julie à l’institut Pasteur et quelques autres examens complémentaires. Je le reverrai avec les résultats. Il pourra compter sur l’aide de Taramana. Nous allons faire notre possible pour trouver des solutions. Nous espérons que la chance va lui sourire, comme il sait si bien nous sourire.


J.D

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