Consultation médicale à Boeng Salang : ça change de la France ! / 27 juillet 2008

Publié le par Taramana

 

 

 

Même si mon activité de médecin n’occupe qu’à peine 20% de mon temps à Taramana, il m’arrive parfois d’être appelé auprès des enfants ou des familles dans le besoin. L’accès aux soins et la gratuité du service médical rendu fait partie des avantages octroyés par l’association, comme le stipule le contrat de parrainage signé par l’enfant et les parents.

Il est vrai qu’en temps normal, l’automédication et le recours aux médecines dites traditionnelles sont de règle au Cambodge pour plus de 80% de la population. Il n’est pas rare de voir dans la rue des gens littéralement zébrés sur le tronc et le dos, stigmates d’une friction répétée d’une pièce métallique quand ce n’est pas des ronds violacés parsemant tout le corps après l’application de ventouses. Les pharmacies du coin fournissent tout un tas de cachets et de gélules certes peu coûteuses mais dont on se demande la quelconque utilité médicale quand ces médicaments ne se révèlent pas toxiques. Le marché cambodgien est inondé de copies chinoises, coréennes ou indiennes bien meilleur marché que nos thérapeutiques occidentales que ne peuvent s’offrir qu’une frange aisée mais réduite de la population khmère.

 

En France, notre système de santé est reconnu comme une des meilleures protections sociales au monde. Certes, il commence à s’effriter. Les abus en tous genres ont fait que le trou de la sécu est devenu un gouffre qui va se transformer en un véritable volcan au rythme de l’augmentation des dépenses de santé.

 

En tant que médecin généraliste remplaçant, j’en entends tous les jours. Le gens ne se rendent pas bien compte de ce qu’ils me disent quand je pense à tous ces indigents avec qui je suis en contact à Boeng Salang, et qui n’ont même pas droit à l’équivalent d’une simple boite de paracétamol par an.

Nous, les Français, devons certainement occuper une place parmi les premiers au classement des plus gros râleurs du monde. Exemples choisis de ce que j’entends au cabinet médical en France : « Et vous comprenez docteur, maintenant la consultation n’est plus gratuite, il faut payer un euro et ce sirop n’est plus remboursé comme ma crème pour les jambes. On se demande même si cela vaut le coup de venir vous voir. » Ça m’est d’autant plus agaçant d’écouter ça que ce sont ces mêmes personnes qui viennent voir le médecin pour se faire rembourser une boite de paracétamol. Prix de la boite : 1.54 euros. Prix de la consultation :   22 euros. Mais comme il y aura un euro non remboursé, ils ont fait le déplacement chez le docteur pour économiser 0.54 euros. En fait avec le coût de l’essence et la perte de temps, ils auront même perdu de l’argent. Sans compter qu’en tant que remplaçant je dois leur faire une feuille de soins qu’ils doivent eux-mêmes envoyer à la sécu pour se faire rembourser. Paf, 0.55 euros de timbre. Et de m’entendre dire : « Et en plus, il faut que je paie le timbre ! ». Mais  ils sont tellement contents d’être venu voir le docteur qui n’aura surtout pas manqué de leur prendre la tension. Un bon docteur (sic !)doit systématiquement vérifier la tension quelque soit le motif de consultation, c’est un peu comme un bon garagiste qui se doit de vérifier la pression des pneus !

Je continue : « Vous comprenez, docteur, j’ai cotisé toute ma vie et maintenant je dois TOUT payer ». Bien sur avec le nouveau train de mesures censé combler le trou de la sécu, rien ne sera plus gratuit. Je ne prends pas le temps de répondre à tous ces « jamais contents » et leur expliquer que notre système, loin d’être parfait, nous garantit un certain confort en cas de problème médical ou chirurgical. Il y a certainement une dérive à l’américaine qui est en train de s’installer en France avec une médecine à deux vitesses mais bon, regardons ce qui se passe à coté de chez nous, qui plus est dans la plupart des pays défavorisés, et nous serons peut être un peu moins tenté de pleurnicher sur notre sort.

 

C’est sûr que je n’entends pas le même discours au Cambodge. On aurait presque envie que les gens râlent un peu plus et se manifestent devant le peu d’avantages sociaux dont chacun d’eux bénéficie. Quand je dis peu, je devrais plutôt dire rien du tout. Sauf pour ceux qui peuvent s’offrir une assurance santé privée, mais qui peut se le permettre parmi les familles que je connais quand le montant de la prime d’assurance dépasse quasiment  leur salaire annuel ?

 

L’exercice de la pratique médicale à Phnom Penh en comparaison de celle en France est pour moi quelque peu différent.

Lorsqu’un enfant est malade, la famille doit pouvoir alerter un des staffs cambodgiens vivant dans le quartier qui me joint sur mon téléphone portable. Je me rends alors sur place avec ma trousse de premiers soins et accompagné toujours d’un des staffs, j’essaie de faire une consultation avec les moyens du bord. Elle se fait le plus souvent dehors quasiment en place publique, la confidentialité n’étant le souci de personne. J’oserai dire qu’au Cambodge, on partage tout. Mon khmer n’étant  suffisamment performant pour assurer un interrogatoire en règle, je dois me faire aider pour la traduction. Je peste contre moi-même de ne pas maîtriser davantage le khmer pour me débrouiller tout seul comme un grand. Je me dis que l’an prochain, c est sûr, je saurai parler parfaitement khmer mais cela fait déjà bientôt 8 ans que ce sera l’an prochain.

 

Bref, après un examen et la pose d’un diagnostic, il me faut aller chercher les médicaments dans une bonne pharmacie digne de ce nom. Ici et c’est le grand avantage par rapport à la France, c’est que je n’encombre pas de toutes les paparasseries. Mais il faut que j’assure la mise en place des soins de A à Z sinon cela ne servirait à rien. Donc passage à la pharmacie puis retour dans la famille. Le déconditionnement des médicaments est impératif. Il ne s’agit pas de leur donner une ou deux boites neuves, elles auraient tôt fait d’être revendues le lendemain voire le jour même. Je dois m’assurer que l’enfant prenne bien son traitement jusqu’au bout, surtout si cela relève d’une antibiothérapie qui doit être conduit souvent sur une semaine. Cela me permet en outre de vérifier l’efficacité du traitement entrepris. Parfois, je dois me résoudre à conduire l’enfant à l’hôpital pour un prise de sang ou une radio et là encore, je dois être présent. Pas question de laisser l’argent à la famille, l’examen ne serait pas fait.

C’est vrai que la prise en charge est globale et me fait perdre pas mal de temps. Je veux espérer que Taramana disposera prochainement de suffisamment de staff disponibles pour assurer ce travail d’accompagnement. L’avenir est à l’optimisme et gageons que sous peu de temps, nous serons suffisamment nombreux pour se répartir les tâches.

 

Cela fait plusieurs années que je viens et soigne des familles cambodgiennes. Je n’ai pas souvenir qu’un seul parent ou un seul enfant ne râle pour une raison ou pour une autre. Au contraire, je ne suis gratifié que de sourires et de saluts khmers en guise de salaire. Même dans les cas où je n’ai pas pu faire grand-chose. Soit parce qu’il était déjà trop tard, soit parce que je ne disposais des moyens suffisants pour établir le diagnostic ou mettre en œuvre un traitement hors de prix. Il faut bien avoir à l’esprit que la découverte d’une pathologie grave telle une leucémie par exemple se traduit malheureusement par la mise en place d’une thérapeutique d’emblée palliative. C’est difficilement acceptable de devoir renoncer à se battre pour un enfant dont on pense qu’il aurait une chance de s’en sortir si on avait juste les moyens de le faire. Le Cambodge ne dispose de structures hospitalières permettant de prendre tout en charge, et il faudrait alors se rendre dans les pays limitrophes pour accéder aux hôpitaux qualifiés. Mais qui va payer ? Seuls quelques ONG* fortunées prennent en charge quelques petits malades pour les opérer en France ou ailleurs mais combien sont-ils à rester sur le carreau ?

 

On est bien en France, croyez-moi. Je m’efforce de réfléchir à deux fois avant de râler pour un petit souci de la vie courante…




J.D 

 

 

* ONG = Organisation Non Gouvernementale.

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
P
Récemment "victime" d'une petite gastro j'ai été abasourdi d'entendre le pharmacien me dire qu'il comprendrait que je refuse d'acheter de l'ultralevure pourtant prescrite sous prétexte qu'elle n'était pas remboursée....<br /> Je suis hyper hyper loin de rouler sur l'or, mais je ne vois aucun problème a payer de ma poche quelques euros pour me soigner convenablement.<br /> Quantité de patient (ou devrais-je dire clients plutot) hurle et insultent les docteurs et pharmaciens parcequ'ils doivent payer 3 euros pour se soigner.<br /> Je pense qu'il faut faire attetion et garder notre systeme de protection sociale, mais faut pas non plus pleurer a tout bout de champ.<br /> Les gens ne se remettent jamais en cause, c'est pénible...a croire que leur cerveau qui sert pourtant a penser, reflechir, comparer est déconnecté et que leur corp suit des rails figés. J'ai beau y reflechir ça me dépasse, les gens ne savent plus faire la part des choses au sein d'une même civilisation, alors quand a les comparer a une autre...ils ne comprendront rien pour la plupart....Je suis pas plus intelligent que les autres...ce serait vaniteux...mais je me demande si je ne suis pas, comme vous, quand même un peu moins con qu'eux....
Répondre