La sonnerie retentit au Centre. Il est 13 heures. Les élèves se rangent en colonnes sur le palier en attendant
que leur professeur les fasse rentrer en classe, si possible dans le silence. Aujourd’hui je dois remplacer Piseth, absent pour cause d’accident de la circulation. Je ne boude pas mon plaisir car
c’est toujours une récréation pour moi que d’aller prendre les commandes temporaires d’une classe, surtout en français. Les élèves semblent ravis. Ils me connaissent et savent à l’avance qu’il va
y avoir du spectacle. Accessoirement ils vont pouvoir apprendre quelques mots de vocabulaire ou une nouvelle règle de grammaire.
J’improvise le programme du jour : révision des questions usuelles de présentation et calcul mental en français. Après plus d’un an d‘enseignement, je suis soulagé que les élèves aient fait de réels progrès. Les réponses deviennent plus automatiques, la prononciation plus compréhensible. Certains sons comme le « u » ont la vie dure et ne sortent de la bouche de certains que sous le son « ou ». On danse toujours en « toutou » plutôt qu’en « tutu » et les « cucu la praline » sont de gentils « coucous la praline ». Après le succès rencontré par l’indémodable virelangue « Tonton, ton thé t a-t-il ôté ta toux ? », j’ai bien envie de me risquer à « Coco le concasseur de cacao qui courtisait Kiki la cocotte ». Il faut surtout que j’arrive moi-même à le prononcer rapidement sans me tromper sinon je ne suis plus crédible. Ce qui demande un certain entraînement personnel, il faut bien l’avouer.
Il est vrai que je dois me
distinguer des professeurs khmers traditionnels qui ne laissent pas beaucoup de place à la pitrerie. La salle de classe devient pour moi comme une scène de théâtre où j’essaie de faire passer un
message éducatif. C’est d’ailleurs valable aussi bien pour l’enseignement des langues que lors de mes conférences en France pour sensibiliser les écoles. Je dois avouer que mon métier de médecin
ne laisse guère de place à la fantaisie.
Je retrouve ainsi toute liberté au Centre Taramana pour mettre un peu de gaieté et de
légèreté dans mes prestations d’enseignant intérimaire. Et ce ne sont pas les enfants qui s’en plaignent. Une baguette à la main droite et un stylo Velleda dans l’autre et me voilà chef
d’orchestre d’un cours de français qui va être tout sauf ennuyeux pour les élèves.
Parfois, prenant mon ton
le plus sérieux, je m’amuse à poser une question difficile en leur faisant croire qu’’ils peuvent y répondre sans problème. Tout d’un coup, plus un
bruit. Tout le monde plonge le nez dans son cahier en tentant de me donner l’impression d’être occupé à réfléchir. Après quelques secondes d’un silence de mort, je procède à la désignation de
celui ou de celle qui doit répondre à la question posée. Façon professeur Elie Kakou, je brandis et tournoie ma baguette en l’air un certain temps. Ça ne rigole plus du tout. Les élèves sont
devenus hyper myopes. Tous ont la tête baissée comme s’ils tentaient d’éviter le coup de baguette que je suis prêt à envoyer au hasard. Ce n’est plus le nez qu’ils ont dans le cahier, c’est tout
le visage. Après avoir esquissé un mouvement vers la gauche, je finis par désigner un élève sur la droite en vociférant un cinglant
« Toi !! ». Le malheureux avait trop vite relevé la tête et se croyait à l’abri d’être désigné. C’est le jeune Vuthny. Comme de tradition, il se lève et avale sa salive. Je sens bien qu’il se demande pourquoi il a été élu à l’insu de son plein gré. Comme la réponse tarde à venir, je me rapproche doucement de lui avec un air réprobateur.
Bien soulagés de ne pas avoir été choisi, les autres élèves ont retrouvé leur sourire et se demandent à quelle sauce ce pauvre Vuthny va être mangé. Je tapote la baguette dans le creux de ma main, signe d’une fausse
impatience. J’approche alors le stylo Velleda de sa bouche en guise de micro. Ce dernier a bien compris qu’il était pris dans une de mes scènes favorites de faux méchant et qu’il ne risquait
absolument rien. Il se met à rire et réussit en plus à me donner la bonne réponse.
Je finis le cours par une
compétition de calcul mental. Il s’agit d’être le plus rapide et de me donner la réponse en français. C’est la cohue des doigts levés. Je suis surpris de les savoir aussi doués. Je complique la
chose en leur soumettant la table de 11 pour élargir les réponses jusqu’à 1000. J’entends les réponses en khmer mais ça se complique un peu plus pour les réponses en français. Vuthny se montre à
son aise à ce petit jeu et a d’ailleurs été reconnu comme meilleur élève de français de son groupe pour le premier trimestre.
La sonnerie retentit à nouveau. Il est 14
heures. Je libère les élèves qui ne manquent pas de me saluer en quittant la classe. Epuisé, je suis toutefois satisfait de ma prestation du jour.
Prêt à recommencer demain !
J.D
Les guirlandes fleurissent sur le palier du Centre Taramana. Une odeur de talc parfumé s’en dégage comme par
magie. Suspendus à des poutrelles métalliques, des pots en terre poussent comme des champignons. Quelques ballons en baudruche éclatent ci et là, signes d’une excitation grandissante venant des
enfants qui ont reniflé les préparatifs d’une fête annoncée pour le nouvel an khmer.
remonte à une expédition que l’on pourrait qualifier
A Boeng Salang, la super party pointe le bout de son nez. Au menu, jeux pour enfants, snack, coca à gogo et danse
jusqu’au bout de la nuit. Pour le même budget, les chips et autres biscuits ont été remplacés par un savoureux plat de nouilles cambodgiennes sous la haute direction de la maman de Tinath,
l’animateur en chef de nos folles soirées.
Aux jeux d’eau se succèdent la course à l’œuf, le ballon de baudruche rempli de talc qui
doit exploser en premier, le jeu des chaises musicales… Pas facile de faire participer tout le monde, les enfants veulent tous jouer et gagner. Ils acceptent de bon cœur d’attendre leur tour et
nous prenons soin de consigner dans un cahier le prénom de ceux et celles qui ont déjà participé. Les rires fusent de toute part, rythmés par la musique khmère mise pour la circonstance. Les 200
plats de nouilles et les sandwichs engloutis, et après un ou deux verres de coca,
C’est vrai qu’on manque rarement l’occasion de faire la fête à Taramana. En plus, on doit célébrer 3 fois le
nouvel an chaque année : le nôtre, le chinois et le khmer. C’est qu’on vieillirait 3 fois plus vite ici…
C’est devenu un rendez-vous incontournable chaque premier dimanche du mois : la distribution de riz. Depuis
octobre dernier, elle s’effectue au nouveau Centre Taramana qui permet plus facilement la réception, la mise en sac et le stockage des quelques 2500 kilos de riz la veille de la grand
messe.
A leur arrivée, les 160 enfants sont alignés en rang et reçoivent leur badge d’identification
afin qu’il n’y ait aucune confusion dans la remise des sacs.
Quand la famille est trop nombreuse, les ainés, à commencer par les filles, sont sacrifiés
pour rester à la maison alors que le petit dernier sera plutôt enclin à aller le plus loin possible dans sa scolarité. Taramana a permis à un certain nombre d’enfants d’être remis sur les rails
de l’école principalement pour ceux ou celles qui en exprimait la réelle motivation. Chaque enfant parrainé a signé un contrat stipulant qu’il devait obligatoirement se rendre à l’école
publique et doit nous remettre chaque mois une photocopie de son bulletin scolaire attestant de son assiduité et de ses résultats.
Ce rendez-vous mensuel avec tous les enfants parrainés est également l’occasion de faire
ll est
8h15 quand les deux autobus finissent par montrer le bout de leur nez au grand soulagement des enfants, intenables devant la porte du Centre Taramana.
Pas de
question de pouvoir dormir dans le bus, les enfants sont trop excités. Ça braille, ça crie, ça chante, ça rit tant et plus. C'est vrai qu'ils n'ont pas l'occasion de sortir de leur bidonville
tous les jours. Pour certains, c'est la première fois qu'ils montent dans un bus. Des petites poches en plastique sont distribuées à chacun...juste au cas où. En à peine une heure de trajet, nous
voilà rendus sur place au pied du temple d'Oudong, un des rares temples du Cambodge où reposerait une relique du Bouddha.
Ce
n'est pas 20 mais presque une centaine d'enfants à surveiller et à compter cette fois-ci. Le danger est un peu moins présent qu'au zoo certes et nous sommes suffisamment nombreux pour encadrer la
« horde » sauvage.
Après
un sympathique pique nique (riz-poulet grillé/fruits) au pied du temple d'Oudong et qu'il ne manquait personne à l'appel de la montée dans les bus, nous voici repartis direction le magnifique
temple Phnom Praset. Merveille pré-angkorienne du 8è siècle, ce monument sacré en impose par sa beauté et sa majesté alors qu'il se trouve perdu au milieu de nulle part dans la campagne reculée
du district de Kompong Speu. Les enfants sont ravis et ne manquent pas d'aller prier une nouvelle fois en allumant de l'encens et en faisant une modeste offrande à leur Dieu. Bien entendu, le
crépitement des flashs se fait entendre à nouveau et sans ménagement pour leur plus grand bonheur.
Le 24
janvier dernier, un événement un peu particulier s'est déroulé en plein cœur du bidonville de Boeng Salang. En présence du chef de village, des « sages » du quartier et de nombreux
parents des enfants parrainés, le Centre Taramana a été le théâtre d'une cérémonie à laquelle il aurait été bien dommage de ne pas assister.
Pris
dans un embouteillage de tuk-tuk, me voilà arrivant avec 15 minutes de retard au Centre. J'avais fait savoir par texto qu'ils pouvaient commencer sans moi, prévoyant que je rentrerai
discrètement, me tenant en retrait du rite religieux. En fait, je voulais purement et simplement éviter de rester une heure ou plus en position tailleur, ce que de toute façon je n'arrive pas à
faire ne serait ce qu'une minute.
commencer. J'essaie de trouver une position
digne de la cérémonie. Je me mets sur le côté droit puis le gauche puis à genoux mais la tradition nous invite à ne pas dominer les religieux. Tout le monde autour de moi me fait signe de ne pas
rester assis ainsi en me montrant des positions que je suis bien incapable d'imiter. Il est vrai que je n'ai jamais été bien souple. Les enfants commencent à sourire en me voyant gesticuler dans
tous les sens pour adopter une position confortable et acceptable. Du sourire, cela passe à la franche rigolade. Même les bonzes esquissent une mimique amusée me voyant plus qu'embarassé de mon
inconfort et de mon impossibilité manifeste à me tenir comme je le devrais. J'aurais payé cher le droit d' avoir une chaise, même un petit tabouret. Moi qui, je l'avoue, aime bien normalement me
donner en spectacle, je suis devenu bien involontairement le « clown malgré lui », ne sachant comment arrêter ce numéro très peu amusant pour ma personne.
Devant
durer plus d'une heure, les bonzes ont écourté la séance ayant vraiment pitié de moi. Ils ont toutefois réussi l'essentiel de la cérémonie à travers un très mélodieux chant de tonalité sanscrit
en envoyant à la volée fleurs et eau bénie qu'ont pu recevoir les invités du premier rang. Oubliant un temps les souffrances de mes genoux et de mon dos, je priais pour que le Centre continue à
vivre en paix et en harmonie dans le quartier pour le plus grand bien être des enfants.
Ce gamin n’a rien
La
maison de Meng fait peine à voir ma
politesse, je le remercie de son geste et fais mine d’y tremper les lèvres, convaincu à ne pas boire ce breuvage où surnagent ci et là toutes sortes de petits coquillages et autres
larves de je ne sais quel insecte. Si je devais le renverser malencontreusement, ça ne servirait à rien, on m’en resservirait un autre dans la seconde. Je ne trouve rien de mieux que d’y
retremper furtivement les lèvres et de le poser discrètement par terre en priant que personne ne me fasse remarquer mon oubli volontaire. Si je venais à boire cet élixir, il y a fort à parier que
je ‘’tiendrais le siège’’ une bonne semaine.
Et pourtant. Sans être un excellent élève, il fait partie des plus assidus au Centre Taramana,
U
jamais ? ».
traversée du
boulevard prenait des allures de cauchemar. « Si au moins, il y