Samedi 14 juin 2008

Après 8 mois de cours assurés par des intervenants suisses, français, belges, tous bénévoles, 3 nouveaux professeurs cambodgiens dispensent l’apprentissage de la langue de Molière aux  enfants volontaires et motivés du quartier de Boeng Salang.

La classe Taramana implantée au coeur de la vie du village accueille quotidiennement 60 enfants qui se repartissent en 3 groupes plus ou moins homogènes en âge et en niveau. L’emploi du temps de notre petite école qui jouxte la voie ferrée prévoit donc 25 heures de français par semaine.

 

Aujourd’hui, c’est mercredi. Par chance, un professeur ne peut assurer sa tranche horaire du mercredi matin entre 10h et 11h15. Je dois donc me sacrifier… pour le remplacer tous les mercredis. Je suis en réalité ravi de pouvoir donner le cours. C’est toujours un plaisir d’enseigner à ces enfants assoiffés d’apprendre une autre langue que la leur. On ose espérer que la maîtrise du français leur sera d’une quelconque utilité dans le futur, même si rien ne le garantit à ce jour.

 

Si je n’avais pas été médecin, j’aurais bien aimé être enseignant. C’est quand même un chouette métier. Surtout dans les conditions où les enfants sont volontaires, motivés, assidus et respectueux en toutes circonstances. Je ne suis pas certain que je tiendrai le même discours et brandirai la même vocation si je devais enseigner en France…

 

Les enfants semblent ravis que je sois leur prof du jour. En fait c’est difficile à dire car ils sont toujours contents et de bonne humeur. Ils arrivent toujours en classe, sourire aux lèvres, en me lançant des « Bonjour, tcher, comment ça va ? » (tcher veut dire en fait ‘’teacher’’ soit professeur, car il n’est pas poli au Cambodge d’appeler un adulte par son prénom).

Ils vont certainement ne pas tout comprendre de ce que je vais leur raconter mais ils savent à l’avance qu’il va y avoir de l’animation. Ils commencent à me connaître, les bougres et les bougresses.  Il est vrai que je ne peux m’empêcher de faire le clown au tableau à la moindre occasion. Ils ne sont pas vraiment habitués aux excentricités qu’offrent dans de rares circonstances leurs  professeurs khmers. Pour ma part, j’alterne facilement les moments de sérieux et de scènes théâtrales délirantes dont le contraste déclenche très vite quelques éclats de rire. Il faut dire qu’ils sont bon public. Il me suffit à peine d’accélérer mon écriture au tableau blanc ou de prendre une mine faussement indignée pour que les élèves soient tous à partir en fou rire. Apprendre en s’amusant tout en gardant une certaine ligne de conduite, c’est quand même plus sympa que des cours magistraux souvent bien ennuyeux. J’essaie également de leur donner confiance en les encourageant et en les félicitant autant que possible.

 

Les animaux ont la côte à Taramana. En tout cas c’est le thème du cours de français d’aujourd’hui. Rien de mieux que de faire les dessins au tableau pour se faire comprendre. Mon poulet ressemble plus à une vache qu’à une volaille. Qu’à cela ne tienne : me voilà à imiter la démarche d’un gallinacé, la plume en moins et le mollet plus ferme ! Ça me rappelle aussitôt mon incroyable aventure lors de l’inondation sur le Wat Phnom (cf article précèdent « Inondation au Wat Phnom : ça c’est Cambodge ! ») où j’avais bien amusé les deux officiers dans leur guérite dont un avait abandonné  son poste pour se retrouver  en guenilles et me ramener à la guest house où je réside.

 

Je me rends compte que je suis bien meilleur imitateur que dessinateur. Les enfants se prennent au jeu de reconnaître le cri des animaux. Certains viennent à mon renfort pour les matérialiser au tableau. Une trentaine de bébêtes plus ou moins grosses accaparent soudainement la classe, enfin tout au moins par leur cri et leur représentation graphique plus ou moins ressemblante. La taupe et la carpe ne sont pas de la fête. Pas assez bruyantes. Les habitants voisins de l’école commencent à croire qu’un zoo vient d’ouvrir dans le quartier…

 

Je décide d’organiser dans la foulée et devant l’enthousiasme enivrant des élèves une petite compétition. Ils adorent ça les compétitions. On forme deux groupes avec un vainqueur arrivé le premier à 5 ou 10 points. Aujourd’hui équipe de Darith contre équipe de Minea. Celle qui est la plus rapide à deviner l’animal imité marque un point. Il faut bien entendu se souvenir du nom de la bête en français dont je commence à effacer le nom au fur et à mesure que les mémoires s’affinent.

La fourmi, la tortue et le chat rencontrent un franc succès et sont au hit parade des animaux reconnus en l’espace d’une demi seconde. Par contre, des moues interloquées se forment devant mes prestations évoquant araignée, papillon et girafe. Certainement plus parce que leurs prononciations s’avèrent difficiles que parce que je ne suis pas arrivé à grimper au mur ou à étendre mon cou suffisamment long.

Cette fois-ci, c’est l’équipe de Minea qui l’a emporté. D’une courte tête…!

 

C’est ce genre de petits moments drôles et savoureux qui me fait croire que grâce à des enfants comme Minea, Chandy, Vanny,Sopheaktra, Dara, Meng et plein d’autres, l’avenir du Cambodge pourra peut-être assuré. Et puis, même si on peut penser à tort ou à raison que  la plupart des enfants ne liront pas du Proust ou du Balzac, ils auront en tout cas passé une bonne heure de rigolade. C’est toujours ça de pris.

 

A savoir qui du prof ou des élèves aura le plus rigolé ?

 

J.D

 

 

 

* chkout = fou

 

par Taramana
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Samedi 14 juin 2008

Le mois dernier, sous le nouvel abri carrelé de 160 m² aménagé par l’association, s’est déroulée une distribution un peu spéciale pour les enfants. Chacun d’eux reçoit au moins une fois par an un nouveau tee-shirt. Cette année, en plus du tee-shirt, nous avons offert une jolie casquette flanquée du même logo.

 

Ce n’est pas grand chose mais c’est toujours une fête pour les enfants de recevoir des petits cadeaux. En plus, il y en a pour tout le monde. Les petites frimousses n’attendent pas longtemps pour enfiler leur tee-shirt. Personne ne râle que ce dernier soit trop grand ou trop petit. A leur âge, j’aurais bien trouvé un prétexte pour me plaindre. A l’inverse, en distribuant les petits présents, je ne reçois que sourires, saluts et des « Okun okun » qui veulent dire merci merci. Pour le coup, ça fait plaisir de faire plaisir.

 

Ils semblent afficher une certaine fierté à appartenir à une organisation qui leur donne une chance, même minime, d’espérer des lendemains meilleurs. Personne ne peut prétendre à ce jour que tous ces enfants sortiront de la misère car le chemin est encore long et sinueux avant de décrocher un travail qui leur permettra de subvenir aux besoins de leur famille.

Toutefois, ça vaut le coup d’essayer. Nous sommes là avant tout pour les encourager et leur donner confiance dans leur avenir. Dans certains regards des enfants, il se dégage comme une énorme envie de se battre contre l’injustice. Vouloir tout faire pour quitter leur bidonville, étudier pour aller le plus loin possible, donner à sa famille les moyens de vivre décemment, à distance de toutes ces ordures, cafards et autres rats qui les entourent au quotidien.

 

Il est étonnant de constater à quel point ils sont déterminés à être digne de la confiance qu’on leur accorde. Une jeune fille m’a dit un jour en anglais à quelque chose près: « Je suis très heureuse et très honorée que quelqu’un en France que je ne connais pas croit en moi et me donne la chance d’étudier ». C’est vrai que la plupart des jeunes filles issues de milieux défavorisés, dès qu’elles atteignent l’âge de 13, 14 ans voire même plus jeunes, doivent malheureusement arrêter l’école sur décision parentale. Elles doivent s’occuper de la grand-mère malade, ranger la maison, faire la cuisine ou bien tenir un petit stand au marché local. Quand ce n’est pas pour finir dans une usine ou pire, dans un des karaokés de la ville où on ne leur demande pas vraiment de chanter…

 

Pour environ 20 centimes d’euros par jour*, chaque parrain ou marraine offre à un enfant la chance de poursuivre une scolarité normale dans un environnement que l’association tente d’améliorer du mieux qu’elle le peut.

 

Des dizaines d’enfants attendent toujours d`avoir un parrain. Serez-vous prochainement un de     ceux-là ?

 

 

J.D

 

 

 

* prix d’un parrainage après déduction fiscale

 

 

par Taramana
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Samedi 14 juin 2008

En préambule à cet article, je dois préciser tout de suite qu’il ne m’est nullement tenu de porter un oeil critique sur une politique gouvernementale d’un pays comme le Cambodge. Mon propos veut simplement  témoigner d’un état de fait qui se passe les jours dans les hôpitaux de la ville ou à la campagne, dans un pays dit en voie de développement. En France, nous sommes connus pour râler contre notre système de santé qui, s’il n’est pas parfait, garantit une couverture médicale pour tous, que la très grande majorité des  quelques  200 nations de ce monde nous envie.

Au Cambodge, pays parmi les plus pauvres du Sud Est asiatique, des enfants meurent tous les jours dans la plus grande indifférence par malnutrition ou par carence de soins.

 

Compte rendu d’une visite dans un des hôpitaux pédiatriques du pays.

 

Pour des raisons évidentes de discrétion, il m’a semblé opportun de ne pas préciser le lieu où s est déroulé ce que je vais vous raconter.

 

Cela se passe dans un service de pédiatrie, en réanimation plus exactement. La première approche en entrant dans le service a déjà de quoi surprendre. Il y a dans une grande pièce 8 lits non séparés par des cloisons en verre comme on pourrait s’attendre à en voir dans tout service de réa. Un ou deux membres de la famille de l’enfant se tient à son chevet, sans blouse ni chaussons de protection. Les médecins tout comme le personnel encadrant portent juste une blouse blanche et éventuellement un masque chirurgical en foulard.

La présence de l’oxygène au mur et quelques appareils de monitoring permettent de rappeler qu’on est supposé se trouver  dans un service dit de réanimation.

 

Je suis là en tant qu observateur. Je me dis que je peux apporter mon aide dans une discussion diagnostique et/ou thérapeutique collégiale dans l’intérêt des enfants.

 

Je ne vous exposerai que le cas de 3 enfants vus successivement dans la même heure.

 

Le premier cas concerne un garçon de 7 ans que j’avais déjà eu l’occasion de voir lors d’une précédente visite quelques jours au préalable. Sans vouloir entrer dans des considérations techniques, l’enfant était entré dans le service de réanimation pour convulsions répétées  alors qu’il présentait des signes cliniques d’une méningite aigue.

Des éléments incohérents dans la prise en charge du dossier se confondent avec de grosses lacunes en terme de prescription d’examens complémentaires.

Par exemple, la ponction lombaire aurait du être faite avant la mise en route d’une antibiothérapie. Il est difficile de retrouver le ou les germes responsables de l’infection si les antibiotiques sont introduits avant le recueil du liquide que l’on veut analyser sur le plan bactériologique.

Des examens biologiques dits standards avaient été demandés et sont toujours en cours une semaine après que la prise de sang ait été pratiquée…

 

En France, le gamin aurait bénéficié d’emblée d un scanner cérébral, voire mieux  d’une IRM (Imagerie par Résonance Magnétique)  qui aurait permis d’étayer le diagnostic à la recherche de la cause de cette infection. On lui aurait certainement administré un traitement antiviral par voie veineuse par défaut en attendant d’avoir les résultats de cette IRM et d’une analyse plus approfondie de la ponction lombaire. Il aurait également bénéficié d’un électroencéphalogramme pour étudier le reste de vitalité de l’activité cérébrale et donner aussi des indications sur l’origine de l’infection.

 

Mais malheureusement, l’enfant n’a pas eu droit à tous ces examens. Faute d’argent. Nous découvrons en fait ce matin, à la grande surprise de l’équipe soignante que le garçonnet est en état de mort cérébrale. On ne peut plus rien faire pour lui. On ne connaîtra pas l’origine exacte de son décès. Il faudrait faire des examens poussés. On n’avait pas l’argent pour pratiquer ces examens de son vivant, on ne va tout de même pas les faire post mortem. Et les facturer à la famille en plus ?

 

Je supporte difficilement le regard de la maman qui ne comprend pas tout ce qui se passe. Elle doit de se douter de quelque chose. Pourtant son enfant est là devant elle, respirant  correctement grâce à la machine et avec une activité cardiaque signalée comme normale.  Mais le cerveau ne marche plus. Depuis  combien de jours déjà ? Nul ne le sait vraiment. Quelqu’un viendra lui annoncer quelques minutes plus tard qu’on ne peut plus rien pour son enfant. Il ne semble pas habituel pour le personnel cambodgien de tenter de réconforter les mamans en pleurs. La douleur physique n’est pas vraiment prise en considération, pas plus que la douleur morale. Je reste sans voix lorsque je m’aperçois qu’un groupe de soignants (dont je ne saurais dire encore s’ils étaient avertis de la terrible nouvelle) prend les mensurations de l’enfant avec un mètre de couturière. Scène surréaliste d’une agitation un peu tardive qui relève plus d’une activité de croque mort que d’un geste compassionnel. Quelque chose doit m échapper, c’est sûr. Une amie médecin fera son possible pour consoler la mère effondrée par le chagrin.

 

A peine remis de la scène, il nous faut enchaîner sur le cas d’un enfant de 2 ans et demie. Je m’aperçois au premier coup d’oeil qu’il a été  sondé et bénéficie d’une oxygénothérapie au masque. Sans même l’examiner, cet enfant présente un faciès douloureux et un problème abdominal sérieux.

Tout porte à croire qu’il présente un problème infectieux à point de départ intestinal. Fièvre à    39 ºC depuis 7 jours, vomissements, pas de selles depuis 48 h et surtout le ventre douloureux à la palpation. Cet enfant mérite un acte chirurgical d’urgence à  n’en pas douter. Les examens complémentaires confortent le diagnostic : une augmentation du nombre de globules blancs et des signes d’occlusion manifestes à la radio de l’abdomen.

Malheureusement, la kyrielle de médecins et chirurgiens qui sont passés successivement au chevet de l’enfant sont passés à  côté du diagnostic et ont privilégié l’hypothèse d’une infection pulmonaire aigue. Je ne sais plus si je dois afficher une mine consternée lorsque j’apprends que le pauvre gamin s’est vu pratiquer une ponction pleurale à la recherche d’une pneumonie virtuelle. Quand on connaît la douleur provoquée par ce type d’examen…

Il ne faut pas avoir fait 9 ans d’études après le bac pour s’apercevoir que l’enfant souffre. Il grimace de douleur, la respiration abdominale est quasi-absente pour diminuer au maximum les insupportables mouvements du ventre. Pourtant aucune prescription d’antidouleur n’est notée sur sa fiche. Au point où on en est…on n’est plus à ça près ! Le chirurgien est rappelé. Il faut agir vite, tout de suite sinon ce sera malheureusement une nouvelle place vacante dans le service avant la fin de la journée.

 

La visite continue. Je dissimule tant bien que mal mon indignation mêlée à une colère intérieure sourde. Force est de constater que nous nageons en eaux troubles. Tout médecin, moi le premier, peut commettre une erreur diagnostique ou thérapeutique. Je me garde bien de prétendre ne pas commettre ou avoir commis  la moindre faute. Peut être que la médecine occidentale que j’exerce me permet de mettre tout en œuvre pour arriver au meilleur résultat possible en terme de prise en charge diagnostique. Ici, j’ai l impression que tout est différent. On fait avec les moyens du bord. C’est vrai qu’au Cambodge il ne suffit pas de claquer des doigts pour obtenir un scanner séance tenante. Cela suggère un transfert de structure hospitalière et puis cela coûte cher un scanner. Qui va payer les 100 dollars de l’examen ? Certainement pas la famille. Ou alors il faudra qu’elle se résigne à vendre un bien de valeur, parfois la maison ou son terrain.

 

Nous arrivons au troisième cas. L’interne nous annonce timidement  un cas de malnutrition sévère pour  un enfant de 6 semaines de vie. En soulevant le drap, on découvre un bébé complètement décharné. Le terne « sévère » associé à malnutrition me parait bien en dessous de la réalité. Il s’agit tout simplement d’un cas de marasme, c’est à dire le stade ultime de la malnutrition avant la mort. Là aussi, la prise en charge est complètement inadaptée. C’est affligeant. A l’incompétence et au manque de moyens, s’ajoute un manque criant de bon sens. L’enfant est arrivé dans le service il y a 4 jours avec un poids de 2,4 kg. Il présente tous les stigmates de l’enfant dénutri au stade avancé : teint grisâtre, yeux creux, côtes saillantes, bref sans rentrer dans les détails cliniques, la mine des bébés très mal en point. Si le monitoring installé pour cet enfant permet de savoir à la seconde son rythme cardiaque et la saturation en oxygène de son sang, personne ne s’est préoccupé de savoir comment avait évolué le poids de l’enfant en 4 jours. Critère primordial dans la prise en charge du problème de malnutrition. Détail pour certains, apparemment.

La solution thérapeutique proposée pour le nourrisson va dans le même sens. Du lait maternisé au biberon. Or l’enfant n’a pas la moindre force pour téter. Un gavage par sonde en quantifiant l’apport calorique et en surveillant scrupuleusement son poids est le seul moyen de le sauver.

 

Je ne sais pas s’il a survécu à ce jour. Pas certain. Une trentaine d’enfants meurent tous les jours au Cambodge dans de pareilles conditions souvent sans même avoir atteint le seuil de l’hôpital. Pas d’argent, pas de soins. On serait presque tenté d’ajouter : et puis à quoi bon si c’est pour confier son enfant à des médecins le plus souvent mal formés, peu concernés, sous payés et disposant de maigres moyens d’action. Parfois des médecins sortent du lot et manifestent une vraie volonté de pratiquer une médecine de qualité.

Le manque apparent de bons sens ne dissimule-t-il pas plutôt une carence éducative ? La rigueur de l’observation, la réflexion diagnostique, l’optimisation de traitements adaptés à la pathologie de l’enfant, la prise de responsabilités semblent faire cruellement défaut chez la plupart des intervenants médicaux. Le manque de formation, le « tout pouvoir » du supérieur hiérarchique qu’il est en principe interdit de remettre en cause, les salaires ridiculement bas du service public sont autant de raisons qui expliquent de tels dysfonctionnements du système de santé.

 

En attendant…ils sont en moyenne 26 000 enfants à mourir dans le monde  TOUS LES JOURS uniquement par manque de soins ou par malnutrition. Personne ne semble s’en émouvoir outre mesure. Ce qui pourrait apparaître comme une injustice criante au regard de ce qui se passe dans le monde est admis comme une sorte de fatalité implacable, immuable et pourtant tellement intolérable. Je ne veux même pas penser à ce que l’on pourrait faire avec le budget d’une seule journée de l’armée américaine dans sa « légitime » guerre en Irak…

 

Au delà du chiffre minime d’enfants dont on peut espérer un avenir meilleur grâce à l’aide apportée par Taramana, tous les intervenants de l’association se doivent de témoigner de ce qui se passe au Cambodge et tenter de trouver des solutions qui aillent dans le bon sens. Gageons que les sensibilisés d’aujourd’hui seront les acteurs de demain sur le terrain.

 

La vie d’un enfant tient à une poignée de dollars au Cambodge. On voudrait  que cela change. Les 3 cas que je vous ai exposés se sont déroulés dans un des meilleurs hôpitaux pédiatriques du pays. Ça fait froid dans le dos. On n’ose à peine imaginer ce qui se passe dans les hôpitaux de province.

Fondons l’espoir d’un changement de qualité des pratiques médicales de ce pays. Les solutions doivent exister…C’est parce que nous en parlerons que les choses bougeront.

par Taramana
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Samedi 24 mai 2008

Il est de ces choses surprenantes au Cambodge qu’on n’imagine voir nulle part ailleurs. J’avais envie de vous faire partager une de ces petites histoires qui alimentent mon quotidien à Phnom Penh et qui sortent, vous en conviendrez avec moi, un peu de l’ordinaire.

Cela se passe donc au sortir d’une salle de sports à deux pas du célèbre Wat Phnom, un des plus beaux temples de la capitale qui termine au Nord le grand boulevard Norodom.

Je viens de finir une séance de gym lorsque je découvre avec stupeur que tout le quartier est inondé suite à un très violent orage tropical qui s’était abattu sur la ville comme c’est souvent le cas à pareille époque de l’année. Me voila ainsi bloqué devant l’hôtel où se trouve la salle de sports à me demander comment je vais bien pouvoir rentrer à la guest house. Les motodops (mototaxis) et les tuk tuks sont au chômage technique bien incapables de circuler avec une hauteur d’eau dépassant largement le pot d’échappement. Seuls quelques 4×4 osent s’aventurer dans les rues transformées en gros ruisseaux.

J’attends quelques minutes. Avec un peu de chance, un motodop zélé aura eu le temps de louer une barque ou un canoë et me proposera ses services. Mais ce soir, Phnom Penh ne sera pas Venise.

Il faut donc me résoudre à rentrer à pied. 2 petits kilomètres me séparent de la Rega guest house où je réside, trajet que je fais souvent à deux pattes puisque l’indice de risque du piéton (le fameux IRP) a été estimé pour ce parcours à  1 sur une échelle qui va jusqu’au niveau 5. Pour référence, un IRP à 5 correspond à la traversée du boulevard Monivong aux heures de pointe vers 18 heures. On n’est pas sûr qu’Índiana Jones serait tenté de franchir ce boulevard réputé le plus dangereux du pays. Seuls ceux ou celles qui connaissent Phnom Penh savent de quoi je parle.

Bref, ne comptant pas camper sur le Wat Phnom, je me décide à bouger et sauter le pas…dans l’eau. Je ne vais quand même pas me noyer dans 40 cm d’eau et puis je n’ai pas vraiment le choix si ce n’est d’attendre la décrue qui s’annonce longue. Mes premiers pas me donnent l’impression d’imiter la marche d’un poulet mal réveillé dans une basse cour embourbée tellement j’ai du mal à avancer dans une eau marron sale où débris et poches plastiques flottants viennent vous caresser les guiboles. Je remonte malgré tout la rue qui mène vers le nouvel hôpital pédiatrique Kantah Bopha. A ce rythme, je ne suis pas encore rentré. Je ne vois pas où je marche. Soudain, une vision d’horreur surgit à mes yeux. Je me souviens que les rues de Phnom Penh ne sont pas comme les Champs Elysées à Paris. Il faut faire attention où on met les pieds. A chaque pas, je peux tomber dans un trou ou m’entraver les pieds sur un obstacle imprévu comme il y en a beaucoup dans les rues de Phnom Penh. Ma marche s’est ralentie. Je tâtonne du pied. Le poulet se met à marcher sur des œufs… !

En dix minutes, je n’ai parcouru que 200 mètres. J’échange au loin des regards complices avec deux touristes japonaises à peine plus hardies que moi. Ça doit les changer de Tokyo, c’est sûr. Elles échappent de petits cris stridents frisant parfois l’hystérie à chaque fois qu’un objet flottant vient à les frôler. Gamin dans l’âme, j’aurais bien envie de les effrayer un peu plus en leur faisant croire qu’il y a une grosse bête qui les poursuit derrière elles mais j’abandonne vite cette idée en manquant de déraper et de me retrouver tout de go baignant dans ce marécage urbain. Me voila puni d’avoir de pareilles idées !

Deux officiers de police se tiennent à une guérite au premier croisement que je rencontre. Bien habillés de leur uniforme beige, le galon rutilant, l’œil vif. Ma démarche improvisée de gallinacé semble discrètement les amuser. C’est vrai que je dois faire peine à voir et en même temps, je comprends le comique du spectacle que je leur offre de façon bien involontaire.

Passant à quelques mètres d’eux, je les regarde et leur demande avec humour : « Motodop ? » comme s’il leur était possible d’abandonner leur poste pour me servir de taxi..

C’est alors que l’incroyable se produit. Un des deux officiers se lève et commence à quitter son uniforme. Je pense tout d’abord qu’il veut plaisanter et me faire rire à son tour. Mais pas du tout. En moins d’une minute, voilà notre officier quittant son poste, le sourire aux lèvres, mais pieds nus et juste flanqué d’un simple caleçon rayé blanc et bleu et d’un tee-shirt kaki. Une seconde, je me dis que Marcel Béliveau ne doit pas être bien loin, je suis victime d’une camera cachée.

Mais non, il est 20h30, on est à Phnom Penh et un agent de la force publique vient de se désaper pour enfourner sa moto et me ramener prestement à la guest house!

J’ai encore du mal à y croire aujourd’hui. Toujours est il que le brave homme a bien pris le risque de noyer sa moto pour me ramener à bon port. Si ça, c’est pas Cambodge !? 

Je lui ai donné deux dollars largement mérités pour le service rendu. Il était ravi.

On ne peut imaginer pareille scène en France. Au mieux, on vous jette des pierres pour votre insolence, au pire vous finissez au poste pour outrage à agent.

C’est clair, tout peut arriver au Cambodge. Ce qui est en fait un peu son charme. Et moi l’occasion de vous raconter une anecdote que je ne suis pas prêt d oublier.

Si l’aventure vous tente, c’est ici, à Phnom Penh au Cambodge et nulle part ailleurs !

J.D 

par Taramana
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Jeudi 22 mai 2008

 Le gamin marche vite. Il ne possède pas de crochet métallique comme la plupart des petits chiffonniers de Phnom Penh qui l’utilisent pour mieux farfouiller dans les poubelles de la ville. Il doit donc le faire à mains nues, sans gants. En fait, Dina sait ce qu’il recherche. Des bouteilles plastiques et des canettes en aluminium. Le voilà donc parti le pas décidé à tenter de remplir son sac de jute. Pas si simple de trouver les fameux objets revendables. Il faut dire qu’il n’est pas le seul. D’autres enfants seront passés avant lui pour collecter le même butin. Les rues défilent et le sac ne se remplit pas. De temps en temps, il ramasse ci et là une petite bouteille mais cela ne semble pas être la « cueillette » des grands jours. En France, on a plaisir à partir à la cueillette aux champignons, pour Dina, c’est juste une question de survie.

Dina affiche naturellement une mine triste. Je me doute bien qu’il ne doit pas être très fier d’être contraint à ramasser les ordures pour faire vivre sa famille. Mais il n’a pas le choix. Il doit aller fouiller les poubelles pour gagner les quelques milliers de riels nécessaires à acheter le riz.

Au détour d’une rue, il s’arrête. J’en fais autant. Son regard se perd dans je ne sais quelle pensée. Je demande par l’intermédiaire de Tinath combien il gagne en ramassant les ordures. Cela dépend de la récolte. Les vietnamiens achètent le plastique et l’alu au kilo. Pour une journée pleine de travail, Dina nous confie qu’il perçoit entre 2000 et 3000 riels (soit entre 0,3 et 0,50 euro). Je comprends alors mieux pourquoi il préfère encore les petits boulots de transporteur de sable.

Il est midi. Dina rentre à la maison. Il dépose son sac et va se prendre une nouvelle douche sommaire. Il fait chaud en ce mois de mai. On transpire sans rien faire, alors gambader dans les rues en plein soleil et il vous vient vite des envies d’une petite bière pression bien fraîche.

Le repas vite englouti, Dina enfile son sac à dos : c’est l’heure de l’école. La grand-mère prend le temps de lui donner 500 riels pour son professeur. Dina est en niveau 4, l’équivalent de notre CM1. A son âge, il devrait être en niveau 6. Je le suis jusqu’à son école. Il faut marcher un bon kilomètre pour s’y rendre. Plus de 3000 élèves y sont accueillis. Je rencontre son professeur qui me confie que Dina est en retard. Il ne fournit pas le travail demandé à la maison et n’à pas le matériel scolaire requis. Ses notes sont très moyennes. Je constate qu’il n’arrive pas bien à lire le khmer en comparaison avec les autres élèves de sa classe.

A 17h30, retour à la maison. Il faut préparer le repas du soir. Dina s’y attelle. Il fait savoir qu’il va retourner chercher des détritus recyclables et qu’il aura certainement mangé à son retour vers 20h30. J’apprends que si la ration de riz n’est pas suffisante faute d’argent, Dina doit se résoudre à aller mendier dans les rues de Phnom Penh.

Il rentre éreinté. Il est 20h45. Sa grand-mère et son petit frère sont déjà couchés. Il allume une bougie et ouvre son sac d’école. Il lui faut faire ses devoirs. Au moins essayer de faire quelque chose. On ne voit rien à la bougie dans le noir. Affalé par terre le dos courbé, il griffonne quelques mots en khmer entre deux bâillements.

21 heures. Tombant de sommeil, il range son cahier et se prépare à aller se coucher..

Demain, Dina et son petit frère vont être parrainés. Ce sera bien peu mais leur quotidien va probablement s’améliorer.

Combien sont-ils comme Dina à se retrouver orphelins et propulsé chef de famille avec des responsabilités d’adulte ? Peu importe le chiffre. Cela ne sert à rien de se poser trop de questions.

Je ne pense pas perdre mon temps à aider ces enfants et ces familles en difficulté. C’est surtout grâce aux 120 parrains et marraines en France que cela est possible. Et grâce aussi au travail de toute une équipe en France comme au Cambodge.

A suivre.

 

 

par Taramana
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Jeudi 22 mai 2008

 

Dina se lève habituellement aux alentours de 6 heures. Il fait en sorte de ne pas faire de bruit afin de ne pas réveiller son petit frère qui se lèvera un peu plus tard. La grand-mère se réveille souvent en même temps que son petit fils aîné.

Dina va tout d’abord prendre une douche. Celle-ci n’est pas tout à fait comme chez nous. Il s’agit en fait d’une réserve d’eau dans laquelle il puise l’eau avec un récipient en plastique pour s’arroser. L’eau qui stagne dans une sorte de grande jarre provient du fleuve, le Mékong. La jarre est parallèlement alimentée par l’eau de pluie qui arrive via les gouttières de l’immeuble. Le lieu de la douche est insolite. Il est situé à une des sorties de l’immeuble, à peine masqué par un rempart en tôle ondulée. Par pudeur et à l’instar de tous les habitants de l’immeuble qui utilisent ce système de douche, Dina utilise un krama qu’il entoure autour de sa taille avant de prendre sa douche et qu’il fait ensuite séché sur un fil à linge.

Le programme de la journée est rythmé par l’emploi du temps de l’école. En alternance un mois sur deux, Dina va à l’école soit le matin entre 7h et 11h du matin soit l’après-midi de 13h à 17 h. Il n’a ni le temps ni l’argent pour prendre des cours privés.

Ce mois-ci, Dina se rend à l’école publique en deuxième partie de journée.

Je l’ai donc suivi plusieurs matinées de suite pour voir comment il occupait son temps. Après avoir pris un petit déjeuner frugal (souvent une soupe de riz) et attendu que son petit frère Kakada se réveille, Dina commence par nettoyer sa « maison ». Dix minutes doivent lui suffire pour plier soigneusement la moustiquaire, balayer le sol, suspendre au mieux les objets qui peuvent l‘être, histoire de gagner un peu d’espace sur les 2 m² de surface restante puisque la moitié est déjà occupée par la paillasse qui sert de lit, à vrai dire bien peu confortable. Dina entreprend alors toute une série de petites tâches auxquelles se joint volontiers Kakada pour lui prêter main forte. Ils vont ramasser du petit bois pour la cuisson du riz. L’eau non potable puisée dans la jarre doit être bouillie avant de servir à cuisiner. Dina a également la charge de laver le linge de la famille. Au savon et à l’huile de coude. Il va ensuite faire le marché. Le budget est serré. Pas question de traîner aux stands poisson, encore moins à celui de la viande. Ce matin, le panier n’est pas bien lourd : 300 g de riz catégorie 4 (la moins chère bien entendu), quelques liserons d’eau, un navet ou ce qui y ressemble étrangement, une carotte, une petite bouteille de sauce soja, un sachet d’épices, un sachet de chips, quatre friandises gélatineuses que grignotent les enfants à longueur de journée en guise de coupe faim. « Panier de la ménagère » = 3000 riels. Un euro = 6400 riels. Dina vient de faire ses courses pour moins d’un demi euro. Et encore, avec la crise mondiale du riz, le budget nourriture a sensiblement augmenté. Avec la même somme d’argent, il aurait pu acheter 600 g de riz il y a un an contre 300 g désormais. Ces 3000 riels vont donc servir à nourrir 3 personnes pendant deux jours complets en dehors des petits déjeuners pris à proximité de leur cahute.

Je peux facilement compter les côtes de Dina et Kakada. Ils sont maigres et pas bien grand pour leur âge. Leurs cheveux sont fins et cassants avec des reflets roux, signe d’un manque indéniable de protéines dans leur ration quotidienne. J’apprends que quelques voisins compatissants leur portent de temps à autre des œufs issus de leurs poules, des poissons pêchés du jour ou bien encore des fruits, souvent des bananes, des mangues lorsque c’est la saison.

Le budget mensuel du foyer est estimé aux alentours de 45 dollars par mois (environ 30 euros). Pas de loyer, pas de frais d’électricité mais l’accès au point d’eau où Dina se ravitaille pour la cuisson du riz et les douches de toute la petite famille se monnaye 2 dollars par mois. Il faut ajouter le budget nourriture, les frais scolaires et l’achat de quelques articles indispensables tels savon, bougie, charbon de bois quand les deux frères ne trouvent plus assez de combustible pour faire cuire le riz. Autant dire qu’il n’y a pas beaucoup de place pour le luxe. Les vêtements qui se réduisent à quelques tee-shirts, shorts et tongs sont souvent récupérés ou achetés au prix les plus bas. Même troués et en mauvais état, il faudra attendre encore un peu avant de les changer.

45 dollars, ce n’est pas grand-chose mais cela reste une somme à trouver. Dina ne doit donc pas perdre de temps. Si ses petits camarades peuvent rester au lit ou aller s’amuser, lui n’en a pas vraiment la possibilité. Il est de toutes les petites corvées du quartier. Ce matin, il doit transporter des sacs de sable pour la construction d’une petite maison en brique. Une heure et demie de travail sans relâche va lui rapporter 1500 riels (~ 0,25 euros). Il me fait savoir que c’est bien payé en dépit de l’effort fourni. Il est 10 heures. Il décide soudainement de prendre un de ses sacs de jute blanc sale et de partir dans les rues adjacentes pour aller ramasser les déchets recyclables.

Je lui emboîte le pas.


A suivre.

J.D

par Taramana
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Mardi 6 mai 2008

C’est l’histoire d’un gamin de 11 ans qui vit dans un quartier défavorisé de Phnom Penh. Histoire malheureusement trop banale au Cambodge de ces enfants qui accumulent les coups de malchance.

Son père décède électrocuté il y a 3 ans. Pour des raisons inexpliquées, sa mère décide de partir quelques mois plus tard laissant Dina et son petit frère alors âgé de 2 ans à leur grand-mère.

Dina affiche une mine triste. On le serait à moins. A 11 ans, il doit vivre dans un ridicule petit local en mur contreplaqué offrant un maigre espace de vie ne dépassant pas les 4 m². Cette cahute aux allures de poulailler se situe à l’intérieur d’un bâtiment insalubre normalement réservé aux familles de soldats de l’armée cambodgienne. On pourrait croire que c’est un bâtiment désaffecté où le béton et l’ennui côtoient la tristesse et la précarité d’un lieu dont on dit qu’il sera prochainement voué à la destruction. Oui mais quand ? Personne ne peut le dire à ce jour.

On a vite fait le tour de la « maison » de Dina. Une paillasse où il dort avec sa grand-mère et son petit frère Kakada occupe la moitié du logement. Une couverture et des coussins troués posés sur une natte en piteux état ne semblent guère respirer le frais. La moustiquaire suspendue au dessus fait peine à voir. Les 2 m² restants servent à entreposer quelques ustensiles de cuisine, une balayette, deux sacs de jute, une bougie avec laquelle Dina s’éclaire péniblement pour faire ses devoirs, par terre. On a du mal à s’imaginer que l’on puisse vivre décemment – le terme survivre serait plus approprié – dans un lieu aussi sombre et lugubre. Il n’y a pas d’électricité, encore moins de point d’eau. Pas de loyer non plus. On s’étonnerait à peine de constater que rats et cafards sont les colocataires presque inévitables et familiers d’un endroit dont chaque cm² est une revers cinglant pour ne pas dire une insulte aux droits de l’enfant.

Mais qui s’en soucie vraiment ?

Avec l’aide de Tinath, professeur d’anglais à Taramana qui me sert d’interprète, j’écoute le récit de la vie de Dina. Difficile de rester insensible à une telle histoire. Je griffonne des notes sur un petit calepin, histoire de détourner le regard de Dina du mien qui devient flou. A mesure qu’il évoque son passé, encouragé par les questions de Tinath, sa mine s’obscurcit et quelques larmes coulent de ses joues. J’ai envie de couper court à cette interview difficile qui vire à l’insupportable, Dina semblant toutefois décidé à aller jusqu’au bout de l’évocation de son passé douloureux. Je pense que cela doit lui faire du bien de parler et de se confier. Il ne doit pas avoir beaucoup d’occasions de le faire.

Je ne peux m’empêcher de penser, avec un soupçon de honte, d’avoir eu autant de chances dans ma vie même si je donne l’impression de toujours me plaindre. A 11 ans, le gamin qui se retrouve devant moi n’a plus ses parents, ne pèse apparemment pas bien lourd, vit à 3 dans un trou à rat, ne sait pas s’il pourra manger ce soir, doit ramener de l’argent tous les jours pour nourrir sa grand-mère et son petit frère et doit accessoirement payer sa scolarité au jour le jour puisqu’au Cambodge l’école n’est pas gratuite. L’accès aux soins non plus. La visite chez le docteur est hors de prix et à quoi cela servirait-il puisqu’il n’y aurait pas d’argent pour se procurer les médicaments. Ou alors de mauvaises copies chinoises ou coréennes, certes peu coûteuses mais totalement inefficaces quand elles ne sont pas toxiques. Je dois me contenir pour ne pas laisser entrevoir une vague d’émotion qui me gagne, partagé entre la peine et la colère. Toute cette injustice est révoltante.

Avec l’accord de Dina, je me propose de réaliser un film documentaire sur sa vie. Il faut témoigner de cette histoire auprès des enfants en France. Des enfants et des adultes aussi. Les statuts de Taramana ont fixé la sensibilisation comme le deuxième objectif principal après le programme de parrainage des enfants en difficulté. Bien sûr, priorité est donnée à ce que l’on intègre très rapidement Dina et Kakada dans ce programme.

Dans le deuxième partie de ce témoignage, je vous raconterai la journée type de ce gamin de 11 ans. Sans vouloir tomber dans le misérabilisme, il me parait capital de montrer la réalité du quotidien d’un enfant projeté adulte ou chef de famille sans qu’il en ait eu vraiment le choix.

Il faut garder une certaine distance avec toutes ces histoires de ces enfants démunis, déshérités ou pire, maltraités, violés ou torturés.

De là à dire qu’on en sort indemne ? L’injustice vous frappe au visage avec une force inouïe qui fait que vous n’êtes plus comme avant. Je ne suis plus comme avant. Dois-je pourtant me résigner à vivre comme un acteur d’une société de consommation dans laquelle je ne me reconnais plus ? Je connais mes limites même si je me dis que je pourrais toujours en faire un peu plus. Trouver la frontière encore mal délimitée dans ma tête entre vivre à l’occidentale et faire un maximum pour que des gamins comme Dina retrouvent le chemin de l’enfance. Dois-je éprouver de la honte en ayant dépensé quelques dizaines d’euros lors de mon dernier repas au restaurant en France quand Dina doit travailler pendant au moins 3 mois non stop à ramasser les bouteilles plastiques et les canettes en aluminium pour gagner la même somme d’argent ? Je n’ai plus envie d’aller au restaurant à ce prix là.

A Cannes, certaines fortunes dépensent 30 000 euros la nuitée dans des palaces dorés. Service compris !

Révoltant ? Je ne me sens déjà pas très à l’aise de dépenser 10 dollars la nuit dans une guest house à Phnom Penh.

Le monde est ainsi fait. On peut le faire changer. Vive l’utopie, place à l’action.

A suivre…

J.D

 

 

par Taramana
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Mardi 6 mai 2008

 

Un premier dimanche du mois ordinaire : la grand messe du riz va avoir lieu. En fait pas si ordinaire ce dernier jour de la semaine. Aujourd’hui, il y a séance de vaccination. Incontournable si l’on veut prétendre récupérer les 15 à 30 kilos de la précieuse céréale. Tous les enfants ne raffolent pas spécialement des injections de vaccins, les petits cambodgiens n’échappent pas à la règle. Poussés par les parents déjà impatients de vouloir rentrer à la maison au plus vite, les enfants se bousculent au portillon.

 

 

 

Dans l’infirmerie, on s’affaire déjà à préparer les seringues. Le « menu du jour » prévoit du DTCoq (Diphtérie Tétanos Coqueluche), de l’Imovax Polio (Poliomyélite), de l’Euvax B (Hépatite B) et du ROR (Rougeole Oreillons Rubéole). Pour les enfants parrainés de la première heure, ce ne sera qu’une ou deux piqûres. Pour les nouveaux, comme pour marquer le coup de leur entrée « fracassante » dans l’association, ce sera 3 impacts vaccinaux. Pas de quoi rassurer les plus petits qui réalisent, certes un peu tard, qu’on ne leur avait pas tout dit.

 

Cinq médecins présents ce jour sont enfin prêts à « martyriser » les bras des petits prétendants à la mine un peu moins courageuse à l’approche de la salle de soins. Ils vont se relayer à tour de rôle pour assurer la tâche ingrate. Deux d’entre eux : Isabelle, pédiatre et Philippe, médecin généraliste commencent les festivités. Ma sœur Fabienne, médecin aussi et Mony, interne pédiatre cambodgienne assurent avec le renfort de Maryna (la Mana de Taramana) le bon déroulement des opérations. Mana et Mony annoncent pour chaque enfant la série de vaccins du jour.

 

 

Au dehors, les enfants affichent un sourire radieux. Ils usent de tous les stratagèmes pour passer parmi les premiers. Plus vite piqués, plus tôt rentrés à la maison. J’avais averti que la priorité était donnée aux 38 nouveaux enfants étant donné que les blouses blanches avaient déjà préparé les vaccins DTCoq et Polio uniquement destinés aux nouvelles têtes. Les petits malins sont vite repérés. J’ai la chance de reconnaître tous les enfants et j ai tôt fait de sortir de la file les petits futés qui se seraient faufilés incognito. Mais rien n y fait. J’ai beau les menacer que je m’occuperai personnellement de leur cas s’ils recommençaient, je ne dois pas être très convaincant avec mon air faussement farouche. Je les revois en effet quelques minutes plus tard essayant de se dissimuler derrière leurs petits camarades pour ne pas repartir dehors à la case départ. Ils savent que je vais me fatiguer avant eux car il est vrai qu’ils sont eux infatigables.

 

Je m’amuse de voir le visage des gamins à travers la fenêtre du couloir qui donne sur l’infirmerie. Leurs mimiques valent à elles seules le détour. Ils grimacent de douleur rien qu’en voyant l’aiguille de la seringue transpercée la peau de leur petit camarade. Celui là ne se prive pas d’ailleurs de feindre le supplice pour ajouter à l’appréhension déjà avancée des petits curieux. C’est presque devenu un jeu bien rodé : les premiers piqués prennent un malin plaisir à raconter aux suivants combien ça fait mal. Personne n’y croit vraiment en fait surtout que la plupart n’en sont pas à leur première expérience en la matière. Les plus petits parmi les nouveaux sont plus crédules. S’ils trouvaient amusant le fait de se bousculer pour se frayer un chemin jusqu’à la porte de l’infirmerie, ils sont beaucoup moins hardis pour franchir cette même porte lorsque vient leur tour. Tant et si bien qu’il a fallu même en rattraper certains qui avaient pris la poudre d’escampette renonçant s’il le fallait au riz, dentifrice, multivitamines et autres avantages que l’association dispense en post vaccination..

 

 

Isabelle, en pédiatre aguerrie, se voit attribuer les cas plus difficiles des enfants arrivant en larmes et qui repartent quasiment le sourire aux lèvres après s’être aperçu que tout ceci n’était pas aussi terrible qu’on leur avait fait laisser penser.

 

252 doses de vaccins se sont vues dispensées aux enfants ce matin. En l’espace d’un an, ce sont plus de 1200 injections qu’ont reçu les enfants.

 

Beaucoup de parents me disent que leurs enfants ont bien grandi et pris du poids grâce aux piqûres administrées à leurs bambins. Je serai plutôt tenté de croire que le déparasitage, l’apport de multivitamines et surtout l’augmentation de la ration calorique avec un peu plus de protéines expliquent davantage la reprise de la croissance de leur enfant.

 

 

Taramana envisage de vacciner tous les frères et sœurs des enfants parrainés dans un futur proche dés lors que le financement aura été trouvé.

J.D 

 

 

 

 

 

 

 

 

par Taramana
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Mardi 6 mai 2008

Il est 7h30 du matin. Domicile de Madame Pok dans l’incontournable quartier de Boeng Salang à deux pas de la voie ferrée. Des dizaines d’enfants affluent de toutes parts accompagnés par un ou plusieurs membres de leurs familles. Tous reconnaissables par leurs tee-shirts et leurs casquettes de couleur blanche flanqués du logo orange Taramana.

 

 

C’est le grand rendez-vous du mois. Deux tonnes de riz vont être distribués à plus de 120 enfants. Une nouvelle structure métallique financée par Taramana abrite une surface carrelée de 160 m² accueillant désormais les enfants. L’association parraine parfois plusieurs gamins au sein d’une même famille (jusqu’à 3) mais une seule carte d’aide alimentaire n’est délivrée à cette dernière. Un responsable de l’association contrôle scrupuleusement la distribution des sacs de riz et vérifie que la liste informatique du poids de riz accordé à chaque enfant correspond bien à celui affiché sur la carte d’aide alimentaire. Madame Kun Sithan, Présidente de Taramana Cambodge, est chargée du bon déroulement des opérations sous l’oeil bienveillant de Séthara et Maryna venus prêter main forte comme chaque premier dimanche du mois.

 

Le samedi précédent la distribution du riz, il faut aller acheter le riz. Nous avons notre fournisseur officiel qui nous le fait au meilleur prix. Des « indics » khmers n’hésitent pas à aller contrôler si le prix est moins cher ailleurs à qualité de riz égale pour maintenir la pression sur notre vendeur. La livraison de riz est assurée gratuitement l’après midi même. La famille de Mme Pok aidée par quelques voisins passe quelques heures à peser la céréale blanche et remplir les sacs de jute selon le listing informatique communiqué la veille. Quelqu’un sera désigné pour garder le riz dans la nuit du samedi au dimanche.

 

 

Pour le mois d’avril, une séance de vaccination est prévue. Elle n’est pas du tout facultative mais obligatoire pour tous les enfants en vertu du contrat de parrainage signé par l’enfant et au moins un de ses parents. C’est la cohue à la porte de l’infirmerie. Les petites scènes qui s’y déroulent sous mes yeux méritent un article à n’en pas douter.

La distribution du riz et des enveloppes de frais scolaires ne peut se faire qu’après et uniquement après la séance des piqûres.

A la sortie de l’infirmerie, chaque enfant reçoit un tube de dentifrice et un petit sachet de multivitamines pour 3 semaines. Ces cures vitaminées interviennent tous les 3 mois pour donner un petit coup de pouce à la croissance et au renforcement des défenses immunitaires des enfants.

2 brosses à dents leur sont attribuées par an. Nous leur rappelons régulièrement l’intérêt de se brosser les dents après chaque repas ou au moins 2 fois par jour.

 

L’équipe sociale composée de madame Kun Sithan, Maryna, Séthara, Tinath et moi-même n’hésite pas à passer au domicile des familles de façon inopinée pour s’assurer que tout va bien. Nous en profitons pour contrôler que tout est en règle par rapport aux éléments déclaratifs de l’enquête sociale réalisée au domicile de l’enfant, que le riz n a pas été revendu ou bien que la brosse à dents et le dentifrice fournis quelques jours auparavant sont utilisés correctement.

 

Ce travail de contrôle est indispensable et il est de notre devoir de le maintenir au long cours. A nous d’assurer ce contrôle avec la plus grande diplomatie comme seraient censés le faire des acteurs sociaux voulant uniquement aider l’enfant. Un enfant bien nourri et bien soigné aura de meilleures chances de poursuivre une scolarité normale. Ce qui peut nous apparaître évident pour nous ne l’est pas forcement pour certains parents au Cambodge qui vivent sans penser au lendemain…On aurait bien tort de les juger ou de les blâmer trop vite. Les braises d’une guerre de 30 ans finie il y a à peine 15 ans sont encore fumantes…tout au moins dans l’esprit de beaucoup.

J.D

 

par Taramana
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Mardi 29 avril 2008

 

En décembre 2006, lorsque j’ai découvert le quartier de Boeng Salang, des « Hello » fusaient de toutes parts des maisons qui bordent la voie ferrée. Les enfants surtout parmi les plus petits me lançaient des « hello » à gogo se  hasardant ainsi à provoquer leur timidité face au barang (homme blanc) on se sait venu quoi faire dans un quartier qui n’a en soi  rien de touristique. C’était amusant de voir des ribambelles de bambins sortir furtivement de leur petite cahute en bois uniquement pour me saluer avec sans doute l’unique mot d’anglais qu’ils connaissaient : hello. Et si par malheur, j’osais ne pas leur retourner leur salut sauce américaine, ils continuaient à le brailler à tue tête jusqu'à ce que je leur rende la politesse.

 

18 mois après, les hello pourtant si populaires se sont transformés en bonjour. Je devrais dire plutôt bonzour car les cambodgiens ont beaucoup de mal à prononcer la consonne j qui prend des allures zézayantes. Quelques  hello se font encore entendre ci et là mais le bonzour l’emporte aisément. Une soixantaine d’enfants viennent plus ou moins régulièrement aux cours de français que l’association dispense à raison de 3 fois 1 heure et quart (3 groupes) du lundi au samedi inclus.

De retour à la maison, les élèves apprennent à leurs familles des rudiments de français. Les mêmes bambins qui me hurlaient sans tarir leur hello hello il y a 18 mois  se sont mis au bonzour auquel je me prête plus facilement au jeu pour leur répondre. Connaissant les prénoms de tous élèves venant aux cours de français, il n est pas rare que j’engage une brève conversation en français au gré de mes passages dans la rue qui mène à l’école. Mes amis français qui viennent parfois faire un tour dans le quartier se disent surpris de voir les plus grands venir les saluer et tenter de communiquer avec eux en français.

 

Taramana n’a pas vocation à francophoniser le quartier. Il est incontestable que devenir bilingue ou trilingue au Cambodge est un atout majeur. Les grandes universités à Phnom Penh (Sciences de la Santé, Droit et l’ITC = Institut de Technologie du Cambodge) accordent une grande place à la langue de Molière. Parler anglais et/ou français leur permettra sans aucun doute de pouvoir également accéder à un poste bien mieux rémunéré dans un des métiers du tourisme, de l’hôtellerie restauration ou du secrétariat, quand ce n’est pas dégoter le privilège de mettre un pied dans une ONG anglophone ou francophone qui accorde des salaires bien plus généreux que dans le reste du pays.

 

Taramana dispense également des cours d’anglais. Dans un futur que l’on espère proche, l’association offrira des cours de rattrapage scolaire aux élèves en difficulté. Il est bien évident que notre volonté première est de permettre à chaque enfant de maîtriser sa langue natale et de le soutenir dans toutes les matières dites fondamentales : littérature khmère, mathématiques, physique, chimie, histoire, géographie,…

 

Mais nous n’allons pas bouder notre plaisir. Vive tous ces petits bonzours qui accompagnent désormais le passage de tous les barangs de Boeng Salang !

par Taramana
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